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Dans le rétroviseur

Cinq ans c’est parfois un moment de crise dans un mariage, cinq ans c’est parfois l’expiration d’un mandat, cinq ans c’est à la fois peu et beaucoup, cinq ans ce n’est pas assez pour dire ce que deviendra ce quartier, mais c’est assez pour savoir comment l’on s’y sent et envisager l’avenir, après avoir rembobiné le passé.

« Bonjour, j’aimerais entrer en contact avec Claire » m’écrivait une jeune architecte le mois dernier sur la messagerie de mon compte Euromedhabitants, pensant que nous étions plusieurs rédacteurs parce que « c’est pas possible d’avoir écrit tous ces articles toute seule ». Mais bien sûr que si ! En cinq ans, cela ne représente qu’une infime partie de mon temps… et j’en perds tellement à faire des choses beaucoup moins amusantes, comme gérer des problèmes de copropriété 😀

Un peu d’histoire

Mon histoire avec Marseille, elle, n’a pas cinq ans mais dix. J’ai commencé à m’intéresser à cette ville en 2012, alors que j’habitais encore à Paris mais que je faisais de fréquentes « descentes » pour rejoindre un groupe d’amis marseillais, sportifs et bons-vivants comme moi, rencontrés sur Facebook et passés rapidement de l’état de virtuels à réels. Déjà me trottait dans la tête l’idée d’aller m’installer un jour ailleurs, mais à 50 ans à peine révolus et avec un poste de responsable communication dans une multinationale du quartier de La Défense, l’échéance semblait lointaine.

De Marseille, même si ma mère y est née au début de la guerre, je n’avais qu’un souvenir d’adolescente, émerveillée de se retrouver attablée au restaurant Péron devant un poisson géant lors d’une de ces virées surprises dont mon écrivain et scénariste de père avait le secret lorsqu’il était en fonds. Je crois que son prétexte d’alors avait été d’aller enquêter à la Comex pour un nouvel épisode du Commissaire Moulin.

2012, c’est l’ébullition qui précède « Marseille Provence 2013 capitale européenne de la culture » (MP2013). Le Mucem et la Villa Méditerranée sont encore en construction et beaucoup d’autres travaux sont en cours dans le secteur de La Joliette. Même si je passe surtout mes week-ends à randonner dans la nature avoisinante et chez mes amis dont aucun n’habite au nord de la ville, cette lumière du front de mer portuaire m’attire déjà comme un aimant.

En 2016 j’ai l’opportunité de négocier mon départ de la société où je travaille. C’est le bon moment pour finalement mettre à exécution mon projet de quitter Paris et m’installer en indépendante. Le choix de la ville est fait ainsi que celui d’acheter dans le neuf, pour des raisons de « modèle économique » entre autres, et aussi parce que le thème de la construction me semble coller comme un gant à cette nouvelle tranche de vie à venir. Mes séjours à Marseille se font plus fréquents et plus longs, et je plonge dans les arcanes de la Vente en l’Etat de Futur d’Achèvement (VEFA).

Me rappelant des conseils d’un agent immobilier qui m’avait aidée à trouver un appartement à Paris, je choisis trois critères, pas plus, en dehors du critère budgétaire : de la lumière, une terrasse et une bonne desserte en transports publics (ce qui à Marseille restreint d’office les options). Je décortique donc tous les projets neufs en cours de commercialisation dans Euroméditerranée ou à proximité, sans m’interdire de regarder ailleurs. Très vite mes critères me ramènent dans les quartiers d’Arenc et Villette, et je choisis finalement d’acheter dans le Parc Habité.

La suite est une série d’allers-retours entre différentes offres de logements dans différents programmes, ponctués de longues discussions avec les promoteurs pour creuser les propositions et négocier les conditions. C’est lors de ces discussions que je comprends que les programmes sont socialement mixtes mais que les commerciaux essayent pour ainsi dire de le cacher aux acquéreurs. Cela me fait plutôt sourire et je les invite à se détendre sur le sujet car ma philosophie de future Marseillaise est plus proche du « mieux vivre ensemble » que du « mieux vivre entre soi ».

En janvier 2017, j’achète finalement sur plans un T1 de 30 m2 avec une terrasse qui en fait le double (en fait un morceau de T3 qui a été coupé en deux). En mai 2017 je quitte Paris et je m’installe en location meublée à 400 mètres de mon futur studio, dans l’un des premiers immeubles neufs du Parc Habité, livré en 2014 à côté du récent Hôpital européen. La question du logement étant à présent réglée je démarre une autre opération de défrichage : celle de comprendre où j’habite.

J’ai déjà  étudié la question avant mon achat et j’ai pas mal arpenté le quartier durant mes week-ends prolongés, mais l’aventure est à présent tout autre car j’ai définitivement basculé du statut de touriste à celui d’habitante. Mes amis sont toujours là bien sûr mais ne me sont d’aucune utilité pour répondre à mes questions : ce ou plutôt ces quartiers neufs sont pour eux comme pour pas mal de Marseillais une terre quasiment inconnue. J’apprends donc sur le tas à me repérer, à circuler, à me ravitailler, à faire mes démarches administratives… Je me mets également à suivre de près les projets d’Euroméditerranée : certains sont là, en train de pousser sous mes yeux, comme mon futur immeuble, d’autres en sont au stade du permis de construire, d’autres encore ne sont pour l’instant que des rendus en 3D qui peinent parfois à convaincre des Marseillais plutôt désabusés (mais à cette époque, je n’ai pas encore trop saisi pourquoi).

Mes notes et ma documentation s’accumulent, mon cercle d’amis et de connaissances s’agrandit, et par une journée neigeuse de décembre 2017 je me dis qu’il pourrait être à la fois amusant et utile de partager mon expérience de nouvelle habitante avec des voisins actuels ou futurs. C’est le début de ce blog et de ses comptes Twitter et Facebook associés. A ce moment-là et dans les mois qui suivent, il se passe quelque chose d’assez singulier : les premiers qui s’intéressent à ce que je raconte sont plutôt des Marseillais qui découvrent qu’il y a des habitants dans ce Parc Habité… En forçant un peu le trait on pourrait dire que je deviens une sorte de témoin de l’existence réelle de ce quartier en construction.

Viennent ensuite ceux que j’appelle les habitants historiques du quartier, certains y sont nés et l’ont vu se transformer au fil des vagues d’immigration, ici principalement nord-africaines et comoriennes, d’autres plus jeunes sont issus de ces mêmes vagues d’immigration. Je les ai rencontrés dans la rue, en faisant mes courses, ou encore au sein du Comité d’Intérêt de Quartier. Après un petit temps d’observation ils m’ont acceptée comme ils sont prêts à accepter tous ceux qui souhaitent que ce nouveau quartier se fasse avec tous ses habitants, anciens et nouveaux. Ils regrettent d’être si peu au courant des projets et apprécient que j’aille à la pêche à l’info avec eux. Et très vite je m’aperçois que le nerf de la guerre est là : avec sa population historique vivace et vivante et ses nouveaux immeubles socialement mixtes, peut-être avons-nous une chance unique de faire de ce petit bout de ville, sinon un modèle, au moins autre chose que le stéréotype binaire dans lequel certains semblent pressés de l’enfermer : coupe-gorge ou quartier de riches.

J’ai aussi commencé à rencontrer des nouveaux arrivants, plutôt jeunes et ouverts. Pour ceux qui sont propriétaires, c’est le plus souvent un premier achat au sortir de chez les parents ou à l’occasion d’une première expérience de vie en couple. Ils sont vendeurs, infirmiers, médecins, pompiers, informaticiens, techniciens, ingénieurs… et habitaient le plus souvent déjà à Marseille ou dans les environs proches. Tous ne connaissent pas forcément le quartier mais tous ont fait le pari d’y croire.

Au fil des articles de mon blog, je me cultive sur un tas de sujets qui concernent cette ville, ses quartiers, l’urbanisme, la politique locale… L’Etablissement Public d’Aménagement Euroméditerranée (EPAEM) n’est pas avare d’informations et j’ai aussi noué des relations avec leurs équipes de terrain qui ont compris que j’essaye d’être, sinon impossiblement objective, du moins juste dans mes propos.

Au moment où je décide d’écrire un article de vulgarisation sur le Plan Local d’Urbanisme Intercommunal (PLUi), je commence cependant à trouver qu’il me manque quelques clés de compréhension et que je serais plus légitime pour aborder certains sujets si je maîtrisais un peu mieux les ficelles de l’urbanisme et de l’aménagement. N’étant plus à une reprise d’études près (c’est la quatrième fois en moins de 20 ans), je me lance alors dans le Master 2 « Urbanisme durable et projets de territoires » de l’Institut d’Urbanisme et d’Aménagement Régional (IUAR) Aix-Marseille.

Les pieds dans le présent et un œil sur le futur

Chantiers 2017-2022, Euroméditerranée

Après un travail de recherche au long cours, aujourd’hui enfin terminé, me voilà donc fin prête à regarder tout cela d’un œil un peu plus averti.

Je ne peux bien sûr prétendre être indifférente au fait que Euroméditerranée soit à terme un succès ou au contraire un de ces fiascos dont Marseille a un peu trop le secret, d’autant que je réside au beau milieu du périmètre, ne fut-il que technique. La communication parfois hors sol de l’EPAEM me hérisse, mais les critiques à l’emporte-pièce par ses détracteurs systématiques et souvent mauvais connaisseurs de la réalité du terrain m’agacent aussi car elles ne font rien avancer non plus.

Sur ces cinq ans passés, ma plus grande découverte reste celle du méli-mélo des responsabilités dans l’administration de la ville, auquel s’ajoutent ici celles de l’EPAEM. C’est aussi l’invisibilité des habitants des nouveaux immeubles, toutes classes confondues, sans que ni moi ni personne n’ait encore compris le pourquoi du sempiternel « y’a personne qui habite ici » (mais si !) Et ma plus grande surprise c’est… le monde merveilleux de la copropriété neuve, dont j’ai documenté les faits et méfaits au fil des ans, étant par ailleurs devenue de force plus que de gré présidente du conseil syndical de ma résidence.

Au chapitre des constats, le mélange de classes moyennes et populaires fonctionne plutôt bien, au moins dans le Parc Habité : reste à le maintenir. Et non, ici l’habitant cadre sup ne court pas les rues, pas plus que le « bourgeois bohème » : il va falloir le comprendre une fois pour toutes, nord c’est nord ! Pour ma part je m’y sens parfaitement chez moi, et de l’avis général on y est même plutôt bien chez soi – enfin une fois que les infiltrations sont colmatées et que le chauffage et l’eau chaude fonctionnent : de ce point de vue il reste encore de la marge pour atteindre la normale, sinon la perfection.

Humour mis à part – aucune chance de survivre sans – le quartier neuf permet d’apprécier l’évolution de la situation à sa juste valeur. Un exemple : depuis l’été dernier plus de marteau-piqueur en guise de réveil, des rues enfin terminées et arborées, une Cité scolaire internationale et un parc (un vrai) en construction.

Mais un coup d’œil à la ronde pointe aussi cruellement les promesses non tenues : commerces de bas d’immeubles vendus à des fonds d’investissement dont les préoccupations sont à mille lieues de celles des habitants, espaces publics livrés mais mal gérés, et plus généralement, mixité fonctionnelle insuffisante. Autres symboles de la difficulté à concrétiser ces promesses, nos boucles temporelles, le Dock des Suds et l’église Saint-Martin d’Arenc, n’en finissent pas de tourner. Ainsi comme la plupart des Marseillais, je ne crois plus moi non plus aux rendus en 3D.

Regardant un peu plus loin vers le nord, là où de nouveaux habitants vont à leur tour rester des années dans les travaux et les pannes diverses et variées, évaluant l’état de notre copropriété, à peu près sortie du chaos dans lequel elle avait sombré dès la première année, je me dis néanmoins que le plus dur est passé. Plus globalement, et malgré une impatience générale que je partage, les changements impulsés par la nouvelle municipalité ont dégagé mon horizon. Car s’il ne faut pas là non plus espérer la perfection, il est néanmoins réconfortant de voir les choses aller vers le mieux, pour soi mais aussi pour le bien commun.

Allez…

2 réponses sur « Dans le rétroviseur »

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