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Nos boucles temporelles : le Dock des Suds

C’est une question qui ne rate jamais dès que je discute avec des habitants du quartier ou avec d’autres visiteurs marseillais : « Et ça, qu’est-ce que ça va devenir ? », le menton pointé vers le « Dock des Suds » vestige d’une construction édifiée par le Port de Marseille au début des années cinquante.

Le bâtiment du Dock des Suds au sein du quartier du Parc Habité
Richard Michel, avec l’aimable autorisation de Gomet’)
Un peu d’histoire

Alors que l’activité du port est encore florissante, cet entrepôt relié à la gare d’Arenc de l’époque est bâti pour servir de magasins de marchandises mais aussi de « station de désinfection des produits végétaux ». Comme beaucoup d’autres bâtiments il est abandonné lorsque dans les années soixante-dix l’activité portuaire se transforme et se déplace vers les nouveaux bassins, à Fos-sur-Mer.

« Construction d’une station de désinfection des produits végétaux et de magasins sur l’îlot d’Arenc » – Source : Archives départementales des Bouches-du-Rhône AD13_165W33

C’est en 2006 que, grâce au soutien essentiel du conseil général présidé de 1998 à 2015 par le sulfureux socialiste Jean-Noël Guérini, également maire des 2e et 3e arrondissements de 1995 à 2001, l’association Latinissimo investit ce nouveau lieu, alors perdu dans le « no man’s land » du quartier. Latinissimo, également présidée par un membre de la fédération départementale du parti socialiste, est notamment à l’origine de la « Fiesta des Suds », créée en 1992. Les concerts et fêtes nocturnes dont elle s’est fait une spécialité peuvent se dérouler en intérieur comme en extérieur sans déranger grand monde sur cette nouvelle emprise foncière, qui va cependant être revendue à Euroméditerranée par le Port en 2011.

Paroles, paroles…

Dix ans après l’implantation de Latinissimo au Dock, le nord du « Parc Habité » d’Euroméditerranée prend forme. Aux futurs habitants qui achètent sur plans et qui posent la question de ce lieu peu compatible avec un quartier résidentiel, les commerciaux rétorquent — entre autres fadaises — que le bail court jusqu’en 2018, après quoi Latinissimo libérera l’emprise. Dans les faits, c’est seulement son événement phare qui est déplacé sur l’esplanade du Mucem à partir de 2018, les chantiers du Parc Habité occupant désormais les espaces extérieurs jadis dédiés à la Fiesta. Le reste des événements nocturnes ainsi que les « afters » de la Fiesta s’y poursuivent jusqu’au matin, donc, faisant résonner les basses et trembler les murs à la ronde.

Maquette d’Euroméditerranée indiquant une composition prévisionnelle de l’îlot « 2C » du Dock des Suds similaire à celle de son voisin

Dans la série des galéjades, les habitants et futurs habitants ont également droit à l’époque à un projet de parc, et même de piscine… qui viendraient avantageusement remplacer le bâtiment sans pour autant leur boucher la vue ni la lumière. Un petit coup d’œil sur d’anciens plans et maquettes montre qu’Euroméditerranée prévoit ensuite plus prosaïquement d’y édifier un programme similaire à celui qui prend forme sur l’îlot « 3C » voisin : deux tours de logements et deux bâtiments de bureaux. Le temps faisant malgré tout quelque chose à l’affaire, ce projet semble lui aussi abandonné. Puis en mars 2021, on apprend de la bouche de l’architecte Roland Carta ce « secret de Polichinelle » : la nouvelle école numérique « La Plateforme » va venir remplacer le Dock des Suds. Mais Polichinelle n’étant visiblement pas de cet avis, ladite Plateforme choisit de s’installer plus au nord.

Un vœu unanime qui ne fait pas l’unanimité

La pandémie offre cependant un répit aux habitants puisqu’en 2020 les concerts ne sont plus autorisés. Beaucoup espèrent aussi non secrètement que la salle rouvre ailleurs lorsqu’elle rouvrira… Bien au contraire, il semble que les riverains soient loin d’être sortis de l’affaire des nuisances nocturnes. En avril 2021, soit deux mois avant les élections départementales, ils ont en effet la surprise de découvrir un « vœu » de leur bon maire socialiste, adopté à l’unanimité, demandant non pas simplement la poursuite des activités, mais carrément le « maintien » (en fait le « retour ») de la Fiesta au Dock des Suds…

Manœuvre pour le moins curieuse de la part d’un élu de proximité, a priori censé se soucier du bien-être de ses administrés. Va-t-il donc falloir organiser cette surprise-partie au cœur des chantiers et bâtiments qui ont émergé depuis ? Le vœu des riverains n’est en tout cas pas exaucé : fin août 2021 les affaires reprennent et le rythme s’accélère avec deux ou trois nuits d’enfer par mois. La Fiesta reste heureusement au Mucem mais « l’after » se poursuit au Dock des Suds. Le summum est atteint fin octobre lors d’une soirée pour laquelle l’organisateur s’autodélègue des pouvoirs de police, interdisant le stationnement et la circulation aux habitants. Au lendemain de cette nuit mémorable, les barrières n’ont même pas été enlevées. S’y ajoutent les déchets et autres excréments laissés par la file d’attente en délire.

En redressement judiciaire, Latinissimo fait face à d’importantes difficultés financières depuis 2018 et est depuis plus d’un an occupant sans droit ni titre du Dock des Suds. Mais la procédure d’expulsion enclenchée par Euroméditerranée prend son temps, d’autant qu’elle est comme nous l’avons vu loin d’être soutenue par la Ville. Invariablement, toute discussion entre les « pour » et les « contre » vire à une défense de la « mythique » Fiesta par les « pour », alors que malgré les velléités municipales cette dernière n’a plus lieu au Dock des Suds et ne fait donc plus partie du sujet qui nous intéresse. Idéologiquement repris sur le thème du méchant Euroméditerranée et des habitants qui ne savent pas mesurer leur chance d’avoir à leurs pieds cet « acteur culturel essentiel », le débat occulte le plus souvent la vraie question : celle d’un quartier qui a désespérément besoin d’un lieu de partages et de rencontres ouvert à ses habitants au sens large, et fermé aux horaires sur lesquels repose précisément l’activité du Dock des Suds.

Perspectives

Encore faudra-t-il trouver à ce lieu un modèle économique autre que celui d’une perfusion permanente d’argent public. Nous le savons, les collectivités sont exsangues, et quand bien même le fameux parc ou la fameuse piscine auraient vu le jour, leur gestion aurait posé problème. Souvenons-nous que le « Parc Habité » fût nommé ainsi car cinq squares étaient censés y être construits, avant que l’ancienne municipalité n’y mette indirectement son véto en refusant d’en assumer la gestion et l’entretien futurs. La conservation du bâtiment du Dock des Suds actée dans la modification n°2 du PLUi actuellement soumise à enquête publique fait d’ailleurs sauter une des traverses piétonnes arborées qui devaient venir atténuer la perte des squares.

Mais cette conservation est aussi une bonne nouvelle : à force de parler du Dock des Suds et de la Fiesta, on en oublierait combien ce lieu est avant tout un vestige de notre patrimoine portuaire, et combien ce dernier reste si peu valorisé, voire malmené, par les transformations en cours. On pourrait alors se prendre à rêver d’une Condition Publique d’Arenc, réfléchie avec les habitants, plutôt que d’un futur permis de construire en forme de « secret de Polichinelle », planqué dans un recoin du Dock.