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Nos boucles temporelles : l’église Saint-Martin d’Arenc

Le devenir de l’église Saint-Martin d’Arenc tient certainement le haut du pavé dans la liste de nos boucles temporelles* : 44 ans qu’elle est fermée et se dégrade et toujours pas de projet digne de ce nom pour la rénover ou la remplacer, malgré les quatre millions d’euros votés en 2018 par le Département des Bouches-du-Rhône pour le confortement de l’édifice.

Œuvre de l’architecte Théophile Dupoux édifiée à partir de 1913, l’église Saint-Martin d’Arenc est comme d’autres églises progressivement délaissée par ses fidèles dans le courant des années soixante. C’est également à ce moment que l’activité portuaire et industrielle se réduit et se déplace finalement vers Fos-sur-Mer, vidant le quartier de ses salariés, de ses habitants et de ses voyageurs. Devenue dangereuse, l’église est définitivement fermée au public en 1978 et les pratiquants qui subsistent sont dirigés vers la paroisse St Lazare.

A force de parler de son hypothétique futur, on en oublierait que le sujet a déjà été mis largement sur la table par le passé. Le Comité du Vieux Marseille, le Comité d’Intérêt de Quartier Arenc-Villette et d’autres associations avaient pris la peine de réfléchir sérieusement à la question dès le début des années 2000, alors que l’église était toujours propriété du diocèse de Marseille.

Un article de La Provence du 9 avril 2007 : des associations du quartier sont alors fortement mobilisées pour empêcher la destruction annoncée de l’église par le diocèse et proposer un « plan B ».

L’intention du diocèse est de la détruire pour y construire une école privée catholique sous contrat. Cette école Robert Schuman sera finalement édifiée un îlot (3B) plus loin vers le nord – d’abord en préfabriqué en 2007 puis en dur en 2014 – entre les deux résidences d’habitation et résidence séniors actuelles des immeubles « M-IM1 » rue de Chanterac et « M-IM2 » boulevard Mirabeau. Cela explique aussi qu’aujourd’hui la traverse piétonne initialement prévue au milieu de cet îlot n’ait finalement pas vu le jour.

Un ancien plan de la partie nord du « Parc Habité » dessiné par l’architecte et urbaniste Yves Lion. L’école Schuman d’abord prévue pour remplacer l’église est finalement construite à la place d’une traverse piétonne entre deux immeubles, sur un terrain racheté à Euroméditerranée par l’Organisme de Gestion de l’Enseignement Catholique.

Le jardin de lecture des archives et bibliothèque départementales
et l’église Saint-Martin d’Arenc sont idéalement situés en plein centre du Parc Habité
.

C’est également en 2007 que le projet des archives et bibliothèque départementales est livré par l’architecte Corinne Vezzoni, qui a bien sûr tenu compte de la parcelle mitoyenne sur laquelle se situe l’église et ses beaux arbres, même si elle n’appartient pas au Département. Mieux, l’architecte a prolongé cet espace au nord par un jardin en dégageant cette partie de l’îlot de la construction qui y était prévue. Reconnaissance éternelle des habitants du quartier dont c’est le seul espace vert public à ce jour, et qui trouveraient évident qu’il soit amené à continuer sur le terrain arboré de l’église, entretemps inscrite « élément remarquable » au plan local d’urbanisme (PLU, devenu PLUi).

En décembre 2008, le CIQ avait le privilège d’être reçu par Monseigneur Pontier pour faire un état de la question. Nous avons persisté à souhaiter que la méthode proposée par le CIQ, à savoir réunir le plus de structures / institutions / associations concernées ou susceptibles de l’être pour un tour de table, sous la présidence de Monseigneur Pontier, puisse se réaliser, afin d’éviter que chacun s’exprime en lieu et place du diocèse, et œuvre de son côté avec une perte de temps, de compétence et d’impact, préjudiciable au succès de l’entreprise. Nous n’avions malheureusement pas 4 millions d’euros à mettre sur la table et des réponses immédiates à apporter aux préoccupations de Monseigneur Pontier !

(CIQ Arenc Villette, février 2009)

Le CIQ Arenc-Villette de l’époque fait état d’un gros travail de rassemblement des acteurs concernés pour réfléchir à un plan de sauvegarde de l’église et lui donner une nouvelle vie : diocèse, mairie de secteur, mairie centrale, Euroméditerranée, Comité du Vieux Marseille et autres associations, et même la CMA-CGM et Constructa sont dans la boucle ! On perçoit dans le rapport sur ces discussions établi en 2009 que les contraintes et souhaits des uns et des autres sont cependant tellement nombreux et diffus qu’ils finissent par obérer l’émergence d’un projet clair et engageant. La place légitimement tenace de la religion dans les discussions et les exigences financières du diocèse ne font rien pour simplifier les choses.

Le projet culturel et cultuel présenté autour des « gens du Livre » (au sens impropre de « monothéistes ») mêle ainsi culte chrétien, espaces de dialogues entre les religions, programmes pédagogiques, concerts, expositions, pièces de théâtre, réalisations artistiques contribuant à la restauration du bâtiment… tout cela permettant de faire de l’église un « haut lieu touristique » tout en conservant « l’âme du quartier » et en maintenant le lien social… L’idée semble cependant en partie reprise par Guy Teissier, alors Président d’Euroméditerranée, qui annonce dans le journal La Provence en 2009 ainsi que dans le journal d’Euroméditerranée un hypothétique rachat de l’église, voire une hypothétique copie du projet du collège (et non pas « couvent ») des Bernardins à Paris – information toujours plaquée à ce jour sur le site d’Euroméditerranée. Dires non confirmés par le diocèse, dont l’économe se contente un an plus tard de commenter que le projet d’école comme le projet culturel ne sont plus d’actualité à cet endroit.

Une pétition est également lancée en 2010 pour sauver l’église de la démolition. En 2011, alors que l’église est déclarée en péril, c’est l’association de chefs d’entreprises « Objectif Métropole » qui semble vouloir sécuriser l’édifice et relancer un projet, qu’on retrouve mentionné dans un petit article persifleur de Marsactu. Entretemps un fonds de dotation d’un montant de 230 000 euros a été constitué. Rien ne semble bouger cependant jusqu’à ce que le diocèse finisse par céder l’église et son terrain au Département en 2018 pour 500 000 euros.

Quatre millions d’euros sont alors bien votés par le Département pour consolider l’église mais les promesses sont toujours « dans le sable », comme le stipulait récemment, et justement, le journal La Marseillaise. A y regarder de plus près, aucune proposition réfléchie – et encore moins collégiale – n’a été formulée depuis. Entre un projet de site événementiel/espace de coworking gribouillé par le Département en 2018 mais néanmoins pris au sérieux par certains médias, et celui d’une « highline » (carrément !) et d’une nouvelle « étude de programmation urbaine, fonctionnelle et technique sur le secteur des archives et de la bibliothèque » qui émerge l’année suivante, seuls les plus naïfs (ou bienveillants, ou sponsorisés) semblent alors croire qu’on va enfin arrêter de tourner en rond.

Tout cela n’empêchant pas des élus ou futurs ex-élus du Département eux-mêmes d’afficher aujourd’hui comme hier cette franche réussite, espérant probablement que, d’une élection à l’autre, les habitants seront tout comme eux frappés d’amnésie.

Pour l’heure les seuls changements réels consistent en quelques panneaux alarmants posés sur les grilles en 2019, assortis de travaux de confortement ici et là, dont les derniers ont enfin l’air — merci mon Dieu — de s’intéresser aux vitraux. Il semble également que le Département ait finit par acter qu’il était impossible de sauver le monument, et ait dans la foulée refilé le bébé à Euroméditerranée pour phosphorer sur un énième projet où seules certaines parties de l’église seraient conservées, sous réserve de la bénédiction des Architectes des Bâtiments de France.

Dans cette saga des dix dernières années, les anciens et nouveaux habitants du périmètre n’ont évidemment pas été invités à réfléchir avec les « sachants » sur le devenir d’un lieu qui puisse à la fois bénéficier au quartier et à la ville et être économiquement viable. Ne cherchez plus le message subliminal de ce petit billet.

Vivement 2022 et une nouvelle boucle.

* Dans notre vie d’habitants du quartier, il est des sujets et des discussions dont nous avons l’impression qu’ils se répètent indéfiniment sans jamais être résolus. Un jour où nous discutions pour la énième fois de l’un de ces sujets sur Twitter, notre ami @Mat_Grapeloup le qualifia de « boucle temporelle ». Depuis j’ai adopté le terme, même si contrairement à ce qui se passe dans certains films nous ne parvenons que rarement à apprendre de chaque boucle pour améliorer la suivante.