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Cette année marseillaise déjà mouvementée s’est terminée en « beauté » avec une de ses tristement célèbres grèves du ramassage des déchets, dont les habitants de trois arrondissements du nord de Marseille ont été les premières victimes sans que personne ne leur prête vraiment attention : instructif.

Ca a commencé le 18 décembre au soir au coin de ma rue entre le 13002 et le 13003, où une supérette va enfin ouvrir — un de ces fameux « commerces en pied d’immeuble » promis plus ou moins honnêtement aux habitants d’Euroméditerranée et dont ils sont impatients de voir la couleur. Le patron m’a demandé pourquoi il y avait ce tas de déchets devant son futur magasin. « Tranquille » je lui ai répondu que ce n’était pas la première fois qu’il y avait un amoncellement de déchets à cet endroit et j’ai dégainé mon appli Allô Mairie. En général le signalement est suivi d’effet — en tout cas beaucoup plus souvent qu’il y a quelques années. Mais raté pour cette fois-ci : un instant plus tard un de mes voisins m’apprenait qu’une grève de la collecte des déchets avait démarré la veille.

Premier conseil : lorsque vous cherchez une information sur la grève du ramassage des déchets à Marseille, renseignez l’année dans Google pour tomber sur la « bonne » grève car comme l’a déjà immortalisé La Provence, il y a le choix ! Deuxième élément important, essayez de savoir quels arrondissements sont concernés. La collecte des « ordures ménagères résiduelles (OMR) » à Marseille est en effet une compétence publique du ressort de la Métropole Aix-Marseille-Provence, à travers le Conseil de territoire Marseille Provence, mais dans cinq arrondissements cette collecte est assurée par deux prestataires privés et dans les onze autres elle est réalisée directement par les services de la métropole (en « régie »). La grève a donc plus ou moins d’impact sur votre quartier et sur l’ensemble de la ville selon que ce sont des salariés du privé ou des agents du public qui cessent le travail, bloquent les camions, les plateformes de stockage des déchets, les centres de tri, les incinérateurs… j’en passe et des meilleures.

Pendant que les questions commencent à fuser sur les réseaux, c’est dans La Provence que je trouve la première information « officielle ». Les grévistes sont ceux de la société Derichebourg (je vous fais grâce des méandres des filiales), à laquelle la Métropole a délégué la collecte et une partie du nettoyage des 2e, 15e et 16e arrondissements en 2017 pour une durée de six ans, ce qui a généré dès 2017 une première grève des salariés. Son marché de presque 110 millions d’euros a d’ailleurs fait tiquer la Chambre Régionale des Comptes PACA, saisie par le Préfet de l’époque sur la structure des coûts de ces contrats nouvellement délégués au privé.

Quant aux motifs de cette nouvelle grève, le sulfureux syndicat Force Ouvrière (FO) à la tête du mouvement – également majoritaire à la Ville et à la Métropole – demande « de pouvoir bosser dans des conditions sanitaires décentes et sans avoir peur, chaque jour, de se faire licencier » et « le remplacement de ces deux tyrans » (le directeur local et son directeur adjoint). FO a cependant beau « s’excuser auprès des riverains », ayant moi-même été déléguée du personnel dans une entreprise de gestion des déchets, je me questionne sur le bien-fondé de la méthode et de la période choisies…

Note : ceci n’est pas l’annonce d’un pot de départ mais le communiqué de la CRC PACA suite à son audit de 2017

En face, la société Derichebourg est moins bavarde qu’en 2017 et surtout occupée à racheter son principal concurrent, mais je dégote quand même dans le tréfonds de mes outils de recherche une déclaration du président de la filiale qui réfute les accusations portées la veille. Côté pouvoirs publics, c’est silence radio. La Métropole reste mutique et peu de chances que quiconque à la Ville de Marseille réagisse avant elle, d’autant que la majorité est tout à la préparation du conseil municipal du 21 décembre au cours du duquel la maire démissionnaire doit laisser sa place à son premier adjoint.

Les grévistes en profitent d’ailleurs pour essayer de se faire entendre le jour dit devant la mairie, accompagnés comme « depuis le premier jour de leur mouvement » par un ex député PS proche de la mairie des 15e-16e arrondissements et récemment condamné : un statut dont on se demande parfois chez nous s’il n’est pas en train de devenir un signe de respectabilité…

Dans les trois arrondissements concernés l’incompréhension des habitants grimpe aussi vite que les tas d’immondices : va-t-on vraiment passer Noël avec les rats, en pleine crise sanitaire, alors qu’on nous impose des mesures drastiques par ailleurs ? Beaucoup ne savent pas qui fait grève et pourquoi et récupèrent à la volée des informations contradictoires. Dans la presse, le « directeur » a été promu « dictateur » et les grévistes parlent à présent de menaces par des individus armés et de coups de feu sur le site, sans que leurs dires soient confirmés par la police. Enfin la Métropole finit par lâcher qu’elle « comprend l’agacement des habitants », et suite au blocage d’installations par les grévistes à la veille de Noël annonce qu’elle a demandé au Préfet de réquisitionner Derichebourg pour assurer la reprise de l’activité.

Une publication pré-programmée qui tombe à pic…

Après cette première semaine de grève il est aussi question de commencer à appliquer des pénalités à Derichebourg, mais comme le souligne le politiste Joel Gombin sur un très intéressant fil Twitter, ces amendes sont moins que contraignantes.

Du côté des grévistes, peut-être requinqués par une visite de l’AFP et le soutien de la CGT Métropole, le vocabulaire est monté d’un cran avec à présent des accusations de « harcèlement », de « 40 licenciements depuis 2017 » (début du fameux contrat), « la peur au ventre d’être licencié »… La même AFP a cependant réussi l’exploit de délier enfin la langue du président de la filiale, qui déclare pour sa part qu’il n’y a pas eu 40 mais deux licenciements, que certains salariés « ne souhaitent pas être soumis aux règles d’une entreprise normale », et « qu’un certain nombre de ceux qui sont dans les piquets de grève n’appartiennent pas à l’entreprise ». Esprit de Noël, es-tu là ?

Mais revenons aux habitants : à peine quelques voix commencent-elles à s’élever pour qu’on prenne leur santé et leur sécurité au sérieux que surgit, « imparable », l’argument de la saleté légendaire des Marseillais. Ce sujet à lui seul pourrait faire l’objet d’un ouvrage et peut-être même d’un début de guerre civile – toujours est-il que les voilà ainsi aisément renvoyés à leur faute originelle. On saluera au passage quelques remarques plus constructives sur l’abus d’emballages et l’obsolescence programmée, mais qui n’amènent cependant aucune solution immédiate. Aucune action pédagogique ne semble non plus être mise en place pour limiter les dégâts : en creusant je trouve trace d’un flyer… mais non, il s’agissait d’une autre année (2010 ?) puisque les cinq arrondissements délégués au privé étaient cette fois-ci ceux qui n’étaient pas en grève et que le logo a changé depuis.

Noël passe et rien ne se passe. Nous sommes le 26 décembre. Je relève pour la première fois dans la presse écrite le témoignage d’une habitante, plutôt résignée. Trois jours après la demande de la Métropole à la préfecture, toujours aucune déclaration de cette dernière. Quelques camions-bennes sous escorte policière tentent une sortie mais sont « convaincus » par les grévistes de s’arrêter afin de « ne pas casser le droit de grève » : le débat s’envenime sur les réseaux entre soutiens inconditionnels de tout mouvement social et usagers désespérés par l’inertie qui prévaut depuis maintenant 10 jours. La Métropole botte en touche comme elle le fait depuis le début en invoquant un « conflit privé » et « une marge de manœuvre réduite ». Une habitante comme moi arrivée ici il y a quelques années et amoureuse de cette ville m’écrit : « pour la première fois j’ai envie de quitter Marseille à cause de cette situation » : ça me fend le cœur, comme dans Pagnol mais en moins drôle.

Le dimanche 27 décembre sonne le timide réveil d’une communication municipale symptomatiquement éclatée, appuyant plus ou moins sur les responsabilités des uns ou des autres. Maires du 2e (PS), du 15e et 16e (DVG), de la troisième adjointe au Maire de Marseille (DVG, qui a laissé sa place de maire du 15e-16e afin de pouvoir occuper ces fonctions), et de l’adjointe au Maire de Marseille en charge de la propreté (EELV) qui relaie du bout des doigts. Des habitants en quête de résultat et donc peu intéressés par les calculs politiques lancent quant à eux un « tous coupables » .Tout cela reste aussi inefficace que la réquisition enfin prononcée par la préfecture le lundi 28, et que les grévistes refusent puisqu’il est selon eux illégal de réquisitionner des salariés du privé, même s’ils exercent une mission de service public.

Entrée en scène relayée par l’AFP du Président de Derichebourg Environnement, Thomas Derichebourg en personne, qui s’étonne lui aussi qu’on lui « demande la tête d’un dirigeant par voie de grève et de presse » (comme quoi je ne suis pas la seule), aimerait « juste qu’on ait le fonctionnement normal d’une entreprise normale » (rires…), et dénonce la « prise en otage des Marseillais » tandis que les grévistes se déclarent « extrêmement désolés » pour eux. Une fois encore c’est parole contre parole et nous ne voyons rien venir : certains d’entre nous commencent à se demander si une action juridique en mode collectif est possible (nous payons quand même la taxe d’enlèvement des ordures ménagères la plus chère de France), tandis que d’autres, en désespoir de cause, brûlent leurs déchets ou les font enlever à leurs frais. La Métropole, elle, commence quelque peu tardivement à installer des bennes, tandis que le syndicat Force Ouvrière des Territoriaux demande « la tenue d’une concertation avec des élus locaux, Derichebourg et les salariés, sous l’égide de la Métropole. »

Au treizième jour de conflit, alors qu’un gréviste s’étonne parce que que « En général, au bout de quelques jours, le directeur vient et c’est fini » et qu’un autre déclare que « la gestion de la discipline n’est pas en accord avec ce qui se pratique dans la profession depuis 53 ans », nous voyons avec inquiétude se profiler un nouvel an placé sous le signe des feux de poubelles. La préfecture menace de saisir le procureur et d’appliquer les sanctions prévues pour refus de réquisition, tandis que la police escorte à nouveau quelques camions-bennes d’autres sites afin de parer au plus urgent. Le soir même le Maire de Marseille se fend enfin d’un communiqué qui n’est directement relayé au grand public que sur Twitter. Malgré son ton décidé il se garde bien de jeter de l’huile sur le feu vis-à-vis de son opposante à la Métropole. Il replace également au premier plan les habitants, spectateurs impuissants d’un feuilleton dont ils sont les pions et dont ils ont depuis longtemps perdu le fil (d’où cet essai de le redérouler).

C’est finalement le lendemain, 30 décembre, que Derichebourg lâche l’affaire, se retrouvant probablement seul à souhaiter encore en découdre, et certainement aussi pressé par l’annonce officielle de son projet de fusion avec son principal concurrent Ecore. Ne lui restent de cet épisode qu’un million de pertes nettes, une plainte à déposer pour dégradation de véhicules dans la nuit du 28 au 29 décembre… et à trouver un directeur local qui convienne aux salariés. Les différents recours et réquisitions n’ont quant à eux plus lieu d’être.

Alors « tout ça pour ça ? », murmure-t-on entre voisins et entre quelques verres confinés à l’aube du nouvel an. Malgré le soulagement, la fin de cette histoire a un goût amer pour beaucoup d’habitants qui auraient souhaité qu’elle serve au moins à quelque chose sur le fond. Quelque chose qui – soyons fous – aurait permis d’éviter que de nouvelles grèves de la collecte ne viennent à nouveau les « emboucaner », dans un arrondissement ou dans un autre.

Et tout à coup, une phrase issue de la revue d’un célèbre ouvrage que je n’ai pas (encore) lu sur les Eboueurs de Marseille m’éclaire sur cette conclusion que j’ai du mal à formuler : « Les auteurs montrent ainsi dans quelle mesure la propreté est investie par les acteurs politiques, moins pour produire une action publique que pour accumuler des ressources de légitimation et entretenir des allégeances électorales sur des fondements clientélaires. Cette étude de la propreté dévoile dès lors des techniques de gouvernement. » (Maisetti N., « Les ‘gars de la propreté’ et le pouvoir municipal à Marseille », Métropolitiques, 2014). J’en entends déjà certains ricaner de mon ignorance, mais il est vrai que je n’avais finalement jusqu’ici que très vaguement mesuré combien le syndical et le politique sont indissociables. Me voilà tout au moins un peu mieux renseignée.


Sources : AFP, La Provence, La Marseillaise, Marsactu, HuffPost, Aujourd’hui en France, 20 Minutes, Libération, réseaux sociaux.

Une réponse sur « Hors sujets »

En interne dans ces sociétés, il y a une violence hallucinante avec souvent une quasi-mafia qui décide. Soit cela se fait avec le directeur, soit il est dégagé. Et cela dure depuis toujours. A quand, nous aurons des politiques avec du courage?

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