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Arenc, quartier souhaité (2/4)

Après trois ans passés à explorer le présent d’Euroméditerranée et autres sujets connexes, je saisis l’occasion d’un travail que j’ai effectué dans le cadre d’un Master en urbanisme pour vous parler du passé d’Arenc.
Que les vrais historien(ne)s me pardonnent par avance mes éventuelles erreurs et n’hésitent pas à me les signaler : les sources sont parfois contradictoires et n’étant qu’amateur je n’ai peut-être pas toujours bien compris ou fait les bons choix.

Histoire d’Arenc en quelques lieux

Avant le port de la Joliette

Il n’est pas aisé de retracer l’histoire du quartier avant les premiers travaux de construction du port de la Joliette, indissociable d’Arenc. On peut cependant s’en faire une idée en repérant sur les cartes quelques-uns des lieux « emblématiques » de l’époque d’avant la création du bassin de la Joliette en 1853.

La carte de Cassini (1744) mentionne « les Neuves Infirmeries » (le lazaret Saint-Martin d’Arenc, construit sous Louis XIV, en 1663) et la « batterie du Cap d’Aren » au Nord. Sur la carte de la « baye de Marseille » de 1700 on trouve aussi « L’infirmerie », et au Nord la « plage d’Arens » et la « pointe d’Arens » dans une zone définie comme « ARENS ».

Détail de la « Carte de partie de la baye de Marseille », 1700 (source : gallica.bnf.fr)

Sur un plan d’après celui de Desmarets (1808) figure, au sud du Lazaret, l’anse de la Joliette et l’ancienne « tuerie » du Cap Titol (les abattoirs) qui est un repère pratique pour se resituer.

« Le lazaret et la Joliette, d’après le plan de Desmarest (1808) » (source : « Evocation du vieux Marseille », 1959)

Enfin, sur une carte de 1840, on peut voir au sud de l’anse de la Joliette la « tuerie » devenue « boucherie » et l’anse de l’Ourse, et au Nord le Lazaret, au bout de l’anse du même nom.

« Ancient Massilia », 1840 (source : New World Cartographic)

De fait se côtoyaient durant cette période des lieux que l’on souhaitait hors des portes de la ville (abattoirs, lazaret, savonneries…), mais plus au Nord encore des lieux d’agriculture, de campagne et de villégiature.

Les abattoirs

Les archéologues de l’Institut National de Recherche Archéologique (INRAP), qui fouillèrent le site de l’anse de l’Ourse et de l’anse de la Joliette lors du creusement du tunnel de la Joliette en 1993, nous fournissent de précieux renseignements sur ces deux anciennes calanques.

La « tuerie » représentée sur une carte d’après le plan de Desmarets (1808) dressée par l’INRAP à l’occasion des fouilles précédant le creusement du tunnel de la Joliette en 1993 (source : inrap.fr)

L’ancienne « tuerie », qui profitait de la proximité de la mer pour rejeter ses déchets, a occupé le site dès 1544. Elle a repris l’emplacement, et peut-être aussi les installations, du premier lazaret de Marseille, probablement édifié en 1526 pour tenter d’éviter les contagions des marchandises et des marins venus d’Orient, et en premier lieu la peste. Au XVIIIe siècle, de nombreuses industries polluantes (tanneries, savonneries, …) viennent également s’installer dans le quartier. Dans son « Evocation du Vieux Marseille« , André Bouyala d’Arnaud indique que « ‘Tuerie’ et industries déversaient leurs eaux sales dans l’anse de l’Ourse et dans l’anse de la Joliette. » et que « L’odeur qui en résultait était intolérable et les eaux croupissaient au pied du rempart. » Les abattoirs du Cap Titol seront finalement fermés au moment de la construction du bassin de la Joliette et de nouveaux abattoirs, les abattoirs d’Arenc, seront construits en 1851, derrière le bassin Napoléon. Ces abattoirs d’Arenc seront eux-mêmes détruits en 1894 pour laisser place à la gare d’Arenc et seront déplacés Chemin de la Madrague Ville dans le quartier Saint-Louis. Ils seront enfin détruits et reconstruits à nouveau en 1989, près du port de Saumaty.

Le Lazaret de Saint-Martin d’Arenc

Si la carte de Cassini mentionne en 1744 les « Neuves Infirmeries », c’est effectivement que d’autres lazarets ont existé à Marseille avant celui connu comme « le lazaret de Saint-Martin d’Arenc ».
« Si l’on était impuissant devant la maladie [la peste], on s’était tout de même aperçu très tôt, dans ces ports de l’Europe méditerranéenne, qu’il était possible de la prévenir grâce à un contrôle sanitaire strict : celui de la quarantaine », nous indique Françoise Hildesheimer dans une monographie sur le bureau de la santé de Marseille.

Le premier lazaret de Marseille fut construit au milieu du XVe siècle près de la tour Saint Jean, puis déplacé en 1527 au Cap Titol, là où allait ensuite s’installer la « tuerie ».

Le lazaret sur un détail du « plan géométral de la Ville de Marseille et de ses faubourgs », 1785 (source : gallica.bnf.fr)

Après un nouveau déplacement dans le quartier Saint Lambert, près de l’anse des Catalans, les terrains sont vendus à l’Etat pour construire le fort Saint-Nicolas et le lazaret est encore déplacé, sur les rives du nord de la ville, au-dessus de l’anse de la Joliette. La construction du lazaret de Saint-Martin d’Arenc commence en 1663. Entouré d’une, puis de deux et enfin de trois lignes de remparts, ce lazaret s’étend pour devenir une véritable ville, excédant même ses capacités au début du XIXe siècle pour recevoir jusqu’à 10 000 personnes dans le même laps de temps pour des quarantaines distinctes et séparées les unes des autres. L’agrandissement des installations portuaires impose l’abandon de ce lazaret et un décret signé par Louis Napoléon en 1850 ordonne un nouveau transfert, cette fois au Frioul, sur l’île de Ratonneau.

Pourquoi à propos de ce lazaret trouve-t-on soudainement des références au « quartier Saint-Martin d’Arenc » et à la « pointe Saint-Martin d’Arenc » et non plus à « Arenc » tout court ? Je n’ai pas trouvé la réponse. La seule autre référence connue à « Saint-Martin d’Arenc » est celle liée à l’église Saint-Martin d’Arenc, qui se trouve dans le quartier Villette, à côté des Archives départementales, mais n’est édifiée qu’en 1913, en mémoire de la collégiale Saint-Martin qui a été rasée lors du percement de la rue Colbert en 1884.

La plage d’Arenc, le carnaval et les bains de mer

Jusqu’au XIXe siècle, Arenc n’est pas du tout urbanisé. Victor Gelu le décrit comme une sorte de paradis perdu : « La baie de Naples n’offre pas de site plus enchanteur que cette petite anse sablonneuse où venait déboucher le ruisseau des Aygalades ! », nous conte-t-il dans Lou Garagai. Il y mentionne même « Au-delà du Grand-Chemin-d’Aix », l’existence des « jardins d’Arenc, si riches, si fertiles, si productifs, si embaumés, si aimés du rossignol, si bien garantis des fureurs du mistral par les haies vives d’aubépine et de roseau, par les arbres gigantesques qui ombrageaient toute cette partie du terroir, depuis la chaussée de la grande route jusqu’au-delà du Bas-Cannet. »

« Zone rurale, le quartier est aussi connu pour abriter quelques demeures de prestige », nous indique l’historienne Judith Aziza dans son article sur Arenc. C’est à Arenc, par exemple, qu’au début du XVIIIe siècle l’échevin Estelle, seigneur d’Arenc, a installé son château, non loin du rivage. Malheureusement c’est aussi lui qui va autoriser en 1720 le navire le « Grand Saint-Antoine », que l’on découvrira porteur de la peste, à décharger sa marchandise contaminée à Marseille.

Gravure de 1820 (source : Archives départementales 13)

Alors que les pestilentielles calanques de l’Ourse et de la Joliette font comme le rappelle André Bouyala d’Arnaud « fuir le public de la jouissance de ce rivage qui est l’un des plus agréables de la mer de Marseille », la plage d’Arenc est le seul endroit de la ville où le rivage est accessible aux promeneurs, qui y viennent par le Grand Chemin d’Aix.

On trouve dans les divers écrits mentionnant la plage d’Arenc d’assez saisissants contrastes entre culture populaire et récits bourgeois. C’est par exemple à cet endroit que, toujours selon Victor Gelu, « Nos pères sont venus, par myriades et myriades, durant des centaines d’années, sur ce rivage favorisé du ciel et dans ces environs parés par la nature, noyer Carême-entran au mercredi des cendres. » Jusqu’à l’extension du port de la Joliette, où les festivités sont déplacées sur la plage du Prado, c’est effectivement sur la plage d’Arenc que l’on vient célébrer le dernier jour du carnaval au lendemain du Mardi gras, en noyant « Caramentran », mannequin bourré de paille à qui l’on fait un procès peu équitable avant de l’exécuter afin qu’il emporte avec lui tous les problèmes de la cité. Cette fête populaire n’est cependant pas appréciée de tous puisqu’en 1868, Auguste Deleuil, dans un texte à la gloire des courses de chevaux et de l’hippodrome Borely mentionne une : « ignoble promenade d’Arenc, où toute la ville, il n’y a pas plus de cinquante ans, accourait sur une aride plage pour voir jeter à la mer les plus hideux résidus du carnaval ! »

Mais c’est avec l’avènement des bains de mer que la plage d’Arenc devient nationalement célèbre. Deux établissements vont alors s’y disputer une clientèle aisée : les « Grands bains de la Méditerranée » (1820), et les « Bains de mer Giraudy à Arenc » (1825), construits chacun d’un côté de l’anse d’Arenc. Du côté nord de l’anse, et avant même la période des bains de mer, existe également à Arenc un très célèbre restaurant, « Le Château Vert ».


Ci-contre : annonce pour les Grands Bains de la Méditerranée dans le journal « Le Sémaphore », août 1834 (source : retronews.fr)

L’épisode des bains de mer à Arenc se termine en 1856 avec les travaux de l’aménagement du port. Les clients des bains de mer se déplacent dans les quartiers sud où de nouvelles installations balnéaires les accueillent. Quant au « Château Vert », il tombe en désuétude vers 1830 et il est finalement détruit en 1865, ne nous laissant en souvenir qu’une traverse du même nom. La plage et ses environs vont passer du statut de zone de villégiature à celui de zone d’activités.

Prochain épisode : Histoire d’Arenc en quelques lieux – la construction du nouveau port et les années fastes


Un grand merci à l’équipe de « La compagnie des rêves urbains » – passionnée comme moi par ce quartier et par Marseille en général – pour ses apports iconographiques sur l’ensemble de ce travail.

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