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La grotte, la villa et l’architecte

Ce mois-ci nous avons eu la chance avec mes collègues urbanistes et architectes de La Compagnie des Rêves Urbains de pouvoir rencontrer Maxime Claude, architecte associé du cabinet Corinne Vezzoni et associés qui supervise avec Corinne Vezzoni le volet architectural du projet de restitution de la grotte Cosquer.

« Au début, je voulais faire architecte »… C’est avec cette petite boutade que Maxime Claude nous accueille sur le site de la Villa Méditerranée à nouveau en ébullition après des années de sommeil. Dans cet Euroméditerranée qui se rêve en « ville de demain », c’est peut-être finalement la préhistoire qui va réussir à réveiller le château endormi d’un autre architecte, Stefano Boeri.

La Villa Méditerranée en chantier sur l’esplanade du J4 à Marseille

Propriété de la Région Paca, objet de multiples tensions politiques et de critiques de tous bords avant, pendant et après son inauguration en 2013, ainsi que d’un rapport salé de la Cour des comptes PACA en 2017, la Villa Méditerranée n’a de fait jamais trouvé sa vocation. La logique aurait bien sûr voulu que l’on s’en préoccupe avant de démarrer sa construction plutôt que 20 ans plus tard, mais place au futur…

C’est donc après une décennie de fiascos qu’est né un nouveau projet pour ce lieu. Objectif central : restituer dans le bâtiment réaménagé les œuvres les plus emblématiques d’une grotte préhistorique déjà en partie enfouie sous les eaux montantes des Calanques et dont les 500 peintures et gravures restantes disparaîtront elles aussi un jour ou l’autre.

Découverte dans la calanque de la Triperie en 1985 par le plongeur Henri Cosquer, déclarée au Département des recherches archéologiques subaquatiques et sous-marines (DRASSM) en 1991, classée au titre des monuments historiques en 1992, la grotte fait l’objet de relevés en 3D qui vont permettre d’en conserver numériquement tout ce qui peut l’être.

Ci-contre : Henri Cosquer devant le “panneau des chevaux” de la (vraie) grotte
Source : archeologie.culture.fr/archeo-sous-marine/fr/mediatheque

Laissant les préhistoriens et scientifiques se mettre d’accord sur le rendu final des quelque 300 oeuvres reconstituées d’après ces relevés qui jalonneront le parcours, l’agence d’architecture de Corinne Vezzoni gère le quotidien du projet et les nombreuses contraintes qui s’y rattachent. Car les consignes sont claires : « touche pas à ma Villa », sa forêt de poteaux et son entrée minuscule… mais fais-y quand même rentrer la grotte Cosquer, et tout cela bien sûr avec la validation des marins-pompiers et autres garants de la sécurité du public. Sachant que ce public doit pouvoir être accueilli en nombre : le délégataire Kléber Rossillon, fort de son expérience à la grotte Chauvet, a opté pour un système automatisé qui permettra de visiter la réplique Cosquer en embarquant dans une quarantaine de modules de transport électriques de six personnes chacun.

Ainsi il ne s’agit pas d’un projet d’architecte, mais de « faire avec » le bâtiment et de l’exploiter au mieux. Pas de destruction du bel amphithéâtre de 400 places, qui servira à projeter le film sur la découverte de la grotte et pourra aussi accueillir d’autres événements. Aménagement du monte-charge existant en parcours de descente scénarisé pour accompagner la « plongée » des visiteurs jusque dans la grotte. Billetterie extérieure et système de plots sur la darse pour y poser la passerelle qui mènera jusqu’à une nouvelle entrée, l’entrée actuelle étant transformée en sortie afin d’éviter les embouteillages…

Bref, tout doit être mis « au service du projet », comme l’explique notre chef d’orchestre, qui a donc rajouté à son arc d’architecte quelques cordes, comme celles qui permettront d’assurer la circulation des 40 modules de transport dans un lieu pas du tout prévu pour, et dont la taille et la forme n’ont bien sûr aucun rapport avec celles de la vraie grotte Cosquer. Une ressemblance cependant avec l’original : le bâtiment est aux trois-quarts sous terre et la salle d’exploration sera sous la mer – exit certains hublots d’origine dont l’étanchéité restait douteuse.

Une fois ces « affaires courantes » réglées, les volumes de la grotte restitués au mieux, l’eau réintégrée au paysage, restent mille autres subtilités et détails à orchestrer. Comment éviter l’effet « petit train », doser l’éclairage, l’ambiance sonore, donner l’impression au visiteur de se déplacer sur cette eau…et finalement d’avoir plongé pour de bon dans cette grotte comme Henri Cosquer y plongea ? Si la qualité des reproductions joue pour beaucoup dans cette expérience, elle ne peut assurer seule la réussite du parcours. De la vue du vrai bateau d’Henri Cosquer sur le bassin extérieur à la mise en scène du paléolithique et des défis du réchauffement climatique dans le célèbre porte-à-faux, en passant par la sélection minutieuse des points forts du parcours dans la grotte, tout doit nous porter vers un voyage mémorable.

A l’opposé de la starisation architecturale du bâtiment d’origine, les architectes de la grotte jouent ici une partition collective et interdisciplinaire dont nous avons alors hâte d’entendre les premières notes.

Le projet de restitution de la grotte Cosquer dans la Villa Méditerranée en quelques dates clés
  • 2016 : début de la définition du projet par la Région Sud.
  • Juin 2018 : signature d’une convention cadre entre l’Etat  et la Région permettant à l’Etat de disposer du contenu scientifique du projet et à la collectivité des droits relatifs à la reproduction de la grotte Cosquer et de ses œuvres pariétales.
  • Octobre 2019 : attribution de l’appel d’offres au groupement mené par Kléber Rossillon avec Eiffage et Corinne Vezzoni et associés, avec proposition de délégation de service public attribuée pour 25 ans à la société Kléber Rossillon pour l’exploitation, l’entretien, la promotion et le développement d’un « centre d’interprétation de haute qualité culturelle et scientifique ».
  • Janvier 2020 : remise des clés de la Villa Méditerranée à Kléber Rossillon par la Région.
  • Septembre 2020 : début des travaux.
  • Juin 2022 : date d’ouverture prévue.
  • Objectif : 800 000 visiteurs la première année, 500 000 ensuite.
  • Chiffre d’affaires estimé : 8,8  M€ par an.
  • Investissement : 10 M€ pour la Région Sud, 13 M€ pour le délégataire. Redevance annuelle fixe à verser à la collectivité par la société Kléber Rossillon : 200 000 €/an.

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